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De la violence d’être père

Dernière mise à jour : sept. 12

À propos du livre Le Socle d'argile de Jean-Michel Hirt

par Gérard Pommier



Le sacrifice d’Isaac, tableau du Caravaggio
"Le Sacrifice d’Isaac", tableau du Caravage, Galerie des Offices, Florence, vers 1603.



I. Je dois dire que ce livre fait partie des rares ouvrages que je relirai certainement, au moins pour certains passages que je trouve admirables, en particulier le chapitre sur Lou Andreas-Salomé, et il y en a d’autres que je relirai parce que ce sont des questions qui me dépassent, sans doute par défaut d’information comme le chapitre sur l’aventure du religieux Vanier, à la fois homme de foi et séducteur. Il est possible que je ne relise pas le dernier chapitre, où il y a de grands développements sur l’écologie, mais qui manifeste peut-être un renouveau de la pensée apocalyptique selon l’Apocalypse de saint Jean.



II. Complexe paternel

Mais cela me paraît quelque peu hors du sujet principal, qui est la question du complexe paternel, problème qui divise sans doute à peu près actuellement tous les courants de la psychanalyse car il y a une question qui reste en suspens, même en lisant soigneusement l’œuvre de Freud, et peut-être peut-elle être bien traduite par le terme de «lcomplexel», le complexe paternel entre l’image du père et la fonction paternelle – ce qui divise la question de la paternité en deux séquences emmêlées et pourtant bien distinctes dans leurs effets. Le terme de complexe est bien approprié, et il est mal traduit en français car on a l’impression qu’il s’agit d’une complexité alors qu’il me semble qu’il s’agit d’éléments contradictoires entre eux. La complexité, on peut la montrer sans l’expliquer, par exemple au cinéma ou dans la littérature. C’est la méthode de Jean-Michel, que j’apprécie particulièrement.

Je n’ai pas le fétichisme des concepts qui sont toujours glissants comme des savonnettes ; il faut simplement savoir les comprendre et c’est ainsi que j’entends la division que fait Jean-Michel Hirt entre ces deux séquences de la paternité qui sont tout à fait distinctes.


À la question « Qu’est-ce qu’un homme ? » la réponse abrahamique serait : « Ne t’occupe pas de savoir ce qu’est un homme, deviens père. » Et tous les hommes sont des fils.

III. « Qu’est-ce qu’un père »

C’est ce qu’on peut appeler une question plénière, c’est-à-dire une question qui se renvoie sans fin à elle-même, bien qu’une réponse ait déjà été apportée depuis le début des temps, en somme en répondant à la question : «lQu’est-ce qu’un homme ? », et la réponse abrahamique serait : « Ne t’occupe pas de savoir ce qu’est un homme, deviens père. » Et tous les hommes sont des fils. Si l’on voit bien le circuit de ce processus, il me semble que l’on a déjà entre les mains un début de réponse : en effet, sur Terre tous les hommes sont des fils, alors que la question du père est toujours incertaine – Pater semper incertus, disaient les Romains. Par conséquent, tous les hommes sont des fils et celui qui en a assez d’être un fils cherchera à devenir un père. Je viens donc de donner ce début de réponse sur la représentation du père pour les fils : c’est quand ils en ont assez d’être des fils en accédant à la paternité.

Mais cette paternité est aussitôt sacrificielle puisqu’il s’agit de sacrifier le fils au profit de la fonction paternelle. C’est pour cela que j’ai cité tout de suite le sacrifice d’Abraham qui est bizarrement ainsi dénommé dans la mesure où il s’agit en réalité du sacrifice d’Isaac. Akeda itshak veut dire en hébreu «lla ligature d’Isaacl». Attention, il faut lire à l’envers ! Ce n’est pas que le père aurait obéi à un ordre de Dieu, c’est plutôt le contraire : c’est le fils qui sacrifie le père, qui, du coup, s’en trouve spiritualisé et l’on a ainsi la création de Dieu.

Lorsqu’un fils devient père, il est chargé d’une violence sacrificielle puisqu’il craindra que son fils ait le même sentiment parricide à son égard. C’est sans doute pour cela que le premier mouvement de l’accession à la fonction paternelle est extrêmement violent et que tous les pères incarnent cette sorte de violence qui d’ailleurs va leur donner leur place dans le fantasme «lOn bat un enfantl», dans lequel c’est cette sorte de père primitif, d’Urvater, qui est représenté.



IV. Phénix

Le premier mouvement de l’accession à la fonction paternelle se dégage donc sur le fond d’une grande violence, mais cette violence entraîne immédiatement une culpabilité qui fait renaître le père, un père en quelque sorte phénix, un Urvater indestructible qui n’est aucune personne de la réalité mais quelqu’un qui renaît sans cesse de ses cendres. C’est la culpabilité du fils qui le fait renaître sous une forme spiritualisée – j’insiste sur ce terme «lspiritualisél» car cette spiritualité ne tombe pas du ciel, sinon du ciel de la culpabilité, et c’est elle qui engendre un amour du père, Vater Sehnsucht inextinguible, un sentiment d’amour sans limite pour ce père, sentiment dégagé sur le fond d’une haine coupable, complexe donc, et qui fait du père une représentation relativement désincarnée, spirituelle et pour toujours aimée, à laquelle s’adresse une demande de protection, protection contre la culpabilité elle-même. C’est un homme, un fils, qui va incarner cette spiritualité qui est en quelque sorte au-delà de sa présence, et qui donne à son image elle-même une duplicité, quelque chose de louche, de complexe en effet, qui est au-delà de la discursivité et, en ce sens, spirituel. L’assomption de la paternité est en ce sens conflictuelle.


Le père ne donne pas son nom au fils par une sorte d’amour désintéressé, mais son fils en quelque sorte le lui prend, et ce père le sent passer... ce qui n'est pas particulièrement une jouissance.

V. Jouissance du père

Je poserai ici une première question : page 73 et plus loin, je cite : «nIl me semble que la jouissance est devenue l’horizon indépassable des sociétés consuméristes, et que les pères actuels revendiquent la leur avec une énergie...n», etc. Je ne crois pas que la jouissance soit devenue l’horizon indépassable dans une société qui est de plus en plus en voie de paupérisation. Je ne suis pas sûr du tout que les pères jouissent beaucoup, en tout cas de leur paternité qui est une charge, et qui déchaîne chez eux une sorte de violence dont ils ne peuvent se sortir que par transitivisme. Le père ne donne pas son nom au fils par une sorte d’amour désintéressé, mais son fils en quelque sorte le lui prend, et ce père le sent passer, ce qui n’est pas particulièrement une jouissance...

La jouissance est un concept particulièrement glissant et ambigu. Une anorexique jouit, un boulimique jouit aussi. Pour voir ce rôle tragique du père, il faut avoir vu la pièce de Pasolini, Affabulazione, ou bien celle de Strinberg, Le Père. Il me paraît douteux que la paternité engendre une jouissance d’exception (p. 89), et plus précisément ce doute est peut-être bien le doute cartésien lui-même qui assoit la subjectivité dans cet entre-deux. Ce doute, seule la fiction peut le montrer.


Si le père aime le fils, ce n’est que très secondairement et, je dirais, par transitivisme ; c’est dans la mesure où le père s’identifie à son fils qu’il l’aime, en fonction de ses sentiments complexes. Je crois que, avec ces remarques, la fonction paternelle vient doubler le désir du fils qui veut devenir père.



VI. Premier père

Cet Urvater qui domine la scène depuis le parricide jusqu’à la rédemption est présent pour chaque enfant dès la naissance. Ce premier nom du père a sa fonction au moment de la phobie spontanée de l’inceste de l’enfant. Car, dès qu’ils naissent, tous les enfants ont une phobie spontanée de l’inceste : ils ont peur du noir, ils protestent, et ce qui les calme, c’est l’appel de leurs noms par leurs mères. Ce nom qu’ils prennent est celui d’un Urvater. C’est tout simplement le nom que donne sa mère. C’est, il est vrai, un prénom, mais tous les prénoms sont des noms de personnages idéalisés, d’anges ou de saints le plus souvent, qui sont les premiers noms du père faisant écho dans la parole de la mère lorsqu’elle appelle son enfant par son nom.


"Le Meutre de Laios", de Joseph Blanc, 1867
"Le Meurtre de Laios", tableau de J. Blanc, 1867, ENSBA, Paris

Sur quoi s'appuient ses réflexions sinon sur les deux axes principaux de ce qui fonde la psyché, c’est-à-dire, d'une part, le désir incestueux qui est le mouvement premier de tous les êtres humains, et, d’autre part, le parricide qui en résulte. Il est important de bien voir que le désir parricide résulte d’une phobie spontanée de l’inceste éprouvée par tous les enfants.

Dans cette mesure, je ne suis pour ma part pas fondamentalement inquiet quant à la fonction paternelle aujourd’hui. Elle va sûrement s’agencer d’autres manières, mais, le désir restant le même dans ses axes principaux, c’est-à-dire désir d’inceste suivi de parricide, cette fonction paternelle renaîtra toujours de ses cendres. En somme je pense que le père n’est pas si souffrant que cela dans notre époque, ou plutôt qu’il continue de se casser la figure comme il l’a fait depuis le début des temps.



VII. Papa

Le papa du complexe d’Œdipe est beaucoup plus tardif à cette première nomination et, en quelque sorte, il engendre avec ce deuxième père un affrontement, une lutte qui n’est plus une lutte pour la possession de la mère mais pour la possession de la femme du père – ce qui est bien différent. Bien différent, et très tardif, vers l’âge de trois ou quatre ans. Ce papa n’est pas du tout l’Urvater, et cela nous laisse tout à fait tranquille quant au devenir du complexe d’Œdipe, qui poursuivra sa route d’une façon ou d’une autre dans les arcanes de la rivalité du fils au papa.