Notes sur “Introduction à la pensée de l’École psychosomatique de Paris”
- Ithaque

- 15 mai
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Dernière mise à jour : 16 mai
Par Christian Delourmel

Dans une conférence faite le 17 avril 1984 à la Société psychanalytique de Paris, intitulée L’objet et la fonction objectalisante, André Green regrettait que «beaucoup de théories psychanalytiques actuelles ne prennent assez en considération l’enseignement de la psychosomatique développée par Pierre Marty». Les choses ont-elles vraiment changé quarante ans après? On peut en douter. C’est un des points qui rend nécessaire et fort utile ce nouveau livre de Claude Smadja (Ithaque, 2026), intitulé Introduction à la pensée de l’École psychosomatique de Paris. Dans ce livre en effet, l’auteur apporte un éclairage clair, rigoureux et didactique à cet enseignement développé par les fondateurs de cette école de pensée, en en montrant l’articulation avec la pensée freudienne – un enseignement dont la psychanalyse contemporaine ne devrait pas faire l’économie. Pour bien comprendre la visée de Smadja dans ce nouveau livre, où il relance une réflexion clinique, théorique et épistémologique sur la psychosomatique, largement engagée dans ses deux précédents ouvrages, il faut avoir présent à l’esprit sa position vis-à-vis de la recherche scientifique, qu’il questionne ici chez Freud et chez les fondateurs de l’École psychosomatique de Paris : c’est la pensée qui accueille les faits, c’est la nouveauté du questionnement qui fait surgir le fait nouveau, et non l’observation brute de la réalité.
Dans son ouvrage, Claude Smadja évoque les principales lignes de force qui président à la naissance de la psychosomatique de l’École de Paris. Il nous précise, en les commentant, les deux fondements qui, avec le postulat pulsionnel, en font l’originalité, indissociables l’un de l’autre – la métapsychologie psychanalytique et le point de vue évolutionniste, ce dernier renvoyant à la théorie de l’intégration verticale hiérarchique du système nerveux soutenue par le neurologue anglais Hugling Jackson (auquel Freud accordait lui-même une grande importance). Après avoir cité les lignes d’introduction du livre de Pierre Marty, Michel de M’Uzan et Christian David, L’Investigation psychosomatique (1963), où est évoquée la nouvelle orientation d’esprit que constitue la psychosomatique dans le champ de la médecine, l’auteur souligne l’écart épistémologique entre le mode de pensée médical et cette nouvelle approche. Un des points majeurs de cet écart réside dans le dégagement de la référence à la causalité linéaire, qui sous-tend le dualisme psyché-soma et les notions d’organogenèse et de psychogenèse. C’est également un point de séparation de la psychosomatique de l’École de Paris (sans trait d’union), avec les positions neuroscientifiques de la médecine psycho-somatique (avec trait d’union) nord-américaine (Alexander, Dunbar, etc.) dont la pensée est sous-tendue par les mêmes opérateurs de pensée que ceux de la médecine contemporaine. Il n’existe pas de maladies ou symptômes psychosomatiques, mais une approche psychosomatique du malade.
La coopération de la vie et de la mort
Ce qui est passionnant dans cette étude magistrale de la pensée freudienne et de celle des fondateurs de l’École psychosomatique de Paris, c’est de montrer qu’il est impossible, comme le dit l’épistémologue Patrick Juignet, de penser librement sans s’échapper de la cage épistémique qui nous enserre à un moment donné de l’histoire des idées. De plus, les deux textes prépsychanalytiques de Freud montrent comment l’application stricte d’un paradigme débouche sur une nouveauté qui remet en question un aspect de ce paradigme. C’est un cas d’école épistémologique analogue que décelait, en 1979, Henri Atlan dans son étude historique des aléas dans la pensée des biologistes d’aléas de l’antagonisme de la vie et de la mort, au fondement de l’organisation des êtres vivant. Selon Atlan, le rejet du courant vitaliste effectué au cours du XIXe siècle s’était poursuivi jusqu’au milieu du XXe siècle, où le discours scientifique fut dominé par le courant d’une pensée technologique. Mais c’est dans ce contexte de recherches purement opérationnelles qu’on a fini par retrouver l’intuition des anciens sur cet antagonisme. Avec cependant une nouveauté dans cette redécouverte par rapport à l’ancienne conception — la mise en lumière d’une coopération, paradoxale, de la vie et de la mort au sein des systèmes vivants. C’est, dit Atlan, cette coopération que l’on découvre maintenant à l’intérieur même de l’individu, à l’intérieur même de n’importe lequel système vivant, y compris le système le plus élémentaire, celui de la cellule. Toujours selon Atlan, Freud aurait été le premier à en avoir eu l’intuition en avançant la dernière théorie des pulsions. C’est cette logique de la contradiction entre la vie et la mort, dont le résultat est une représentation dynamique de l’organisation d’un système vivant, qu’on retrouve également chez Marty dans sa notion de mouvements individuels de vie et de mort, dont Claude Smadja nous rappelle les lignes de force.
L'apport d’André Green à la pensée de l’École de Paris
Déjà dans son premier livre, Smadja évoquait l’importance pour la psychosomatique des travaux de Green sur les états-limites et sur la pulsion de mort. Il y revient maintenant en relevant «une communauté de vue concernant le rôle défensif de la pulsion de mort qui réunit, du point de vue théorique, Fain et Green». Comme il le dit, «les apports de Green à ce sujet sont un complément nécessaire à cette problématique». C’est pourquoi je propose dans le cadre de cette réunion autour de son livre de mener une brève étude comparative du concept de pulsion de mort chez Freud et Marty, et cela en contrepoint de son étude comparative de ce concept chez Marty et Freud. En effet, la mise en perspective de ces deux études comparatives apporte des éléments utiles pour mieux identifier les ressemblances mais aussi les différences entre le fonctionnement opératoire et le fonctionnement limite. Mais avant de le faire, il me faut évoquer ses derniers chapitres, dont la «complexité» (j’emploie ce terme dans le sens de la pensée complexe théorisée par Edgar Morin) nécessiterait chacun une étude approfondie, ce qui déborde le cadre de cet exposé. Je vais donc me limiter à quelques commentaires autour d’un concept qui me semble constituer un fil rouge qui relie ces chapitres. Ce concept est celui de la notion de représentation dont dérive la pensée à laquelle Smadja consacre aussi une étude. Dans son argumentation, il se réfère à une mise au point très éclairante de Green sur la notion de représentation inconsciente. Cette mise au point, assez tardive dans son œuvre, et avancée par Green dans sa visée de mener une «théorie générale de la représentation», implique la prise en compte d’une hypothèse qu’il a soutenue très tôt dans son œuvre, celle de considérer l’affect comme une modalité de la représentation, ce qu’il a théorisé dans la notion de représentant-affect. Elle s’inscrit également dans son affirmation, maintes fois répétée, selon laquelle la fonction de représentation est le référentiel majeur du travail analytique, qu’il a théorisé dans sa notion de métaphorisation de la parole comme effet du cadre analytique. Cette fonction de représentation a été théorisée par les auteurs de l’École psychosomatique de Paris dans la notion de mentalisation. Green reconnaît explicitement que sa position à cet égard s’inscrit dans l’orientation née sous l’impulsion de la centration de la théorie psychanalytique sur le fonctionnement mental soutenue par l’École psychosomatique de Paris, avec comme contrepoint le cadre en tant que lieu de production de l’objet analytique. Voici maintenant, résumée, cette conception de Green de la représentation inconsciente évoquée par Smadja, et qui donc, selon ma lecture, est un fil rouge qui permet d’articuler les derniers chapitres de son livre. Green propose de distinguer, dans la représentation inconsciente, d’une part ce qui dérive des perceptions venant du monde extérieur, c’est la représentation d’objet, et d’autre part ce qui dérive de la pulsion et qui se définit comme le représentant psychique des excitations nées à l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, dont la première organisation serait le représentant-affect. Il existerait donc pour la représentation inconsciente un double système de représentation, un mixte, un amalgame entre la représentation d’objet, venue du monde extérieur, qui apporte la satisfaction, et le représentant psychique de la pulsion qui, venant du corps, demande la satisfaction. Green fait de cette conception de la représentation inconsciente un schibbolet de la psychanalyse. Je le cite : «tant qu’on n’a pas compris la coalescence entre ces deux types d’inscription, on n’a rien compris à la psychanalyse».
L'approche psychanalytique de la pensée
Par sa référence à la pulsion et à son dynamisme, l’approche psychanalytique de la représentation, d’où dérive la pensée, présente deux spécificités. La première concerne le fait que l’activité représentationnelle et l’activité de pensée ne se mettent en action que s’il y a une exigence qui sollicite l’appareil psychique. La deuxième est que cette activité psychique est le résultat d’un travail de transformation qui opère dans tout le spectre, hétérogène, du représentationnel — états du corps — représentant psychique de la pulsion, représentant-affect- représentant-représentation, représentation de mot, langage, pensée. Les rapports de continuité/discontinuité et d’articulation/désarticulation entre ces modes représentationnels sont sous l’égide de processus émergents et récursifs et du travail du négatif dans son vertex structurant. Et plus précisément de l’hallucination négative, celle-ci étant «le concept théorique qui est la précondition à toute théorie de la représentation, qu’il s’agit du rêve comme de l’hallucination, qui est leur matrice commune». En articulation avec le double retournement pulsionnel, ce processus de négation opérerait, à chaque étape de la représentance, et cela jusqu’à la pensée abstraite.
Entre le jeu de la représentation et la naissance d’une pensée proprement dite doit s’instituer une hallucination négative de la représentation de l’objet (la mère ou le sein) pour qu’advienne non pas une représentation plus ou moins réaliste, mais une représentation des relations au sein d’une représentation et entre diverses représentations. Car si la représentation est une condition prérequise à la pensée, jamais la pensée ne dérivera en droite ligne de la représentation.
Green insiste en particulier sur ce rôle, primordial, de l’hallucination négative dans l’émergence de la pensée à partir de la représentation. Je le cite encore :
«L’expérience de discontinuité inaugurale est représentée par l’hallucination négative à partir desquelles vont se constituer des pensées discontinues à relier par des liens non matériels.»
Par sa référence à la pulsion et à son dynamisme, l’approche psychanalytique de la représentation, d’où dérive la pensée, présente deux spécificités. La première concerne le fait que l’activité représentationnelle et l’activité de pensée ne se mettent en action que s’il y a une exigence qui sollicite l’appareil psychique. La deuxième est que cette activité psychique est le résultat d’un travail de transformation qui opère dans tout le spectre, hétérogène, du représentationnel — états du corps — représentant psychique de la pulsion, représentant-affect-représentant-représentation, représentation de mot, langage, pensée.
Smadja articule la qualité de la représentation du temps avec les modalités du fonctionnement mental, et donc avec les aléas de la fonction de représentation. Je le cite :
«La perception de la représentation du temps évoluerait en fonction du mode de travail du système PC-CS, le temps opératoire étant profondément altéré dans sa qualité de temps vécu… le temps névrotique résultant de la fonctionnalité, au sein de l’organisation psychique de divers déterminants dont la combinatoire aboutirait à une temporalité individuelle.»
Ce serait donc ces aléas du système représentationnel, dans tout le spectre de son hétérogénéité, qui sous-tendrait la représentation du temps dans les organisations névrotiques, tout comme son abolition dans les organisations non névrotiques. Smadja compare la perception du temps immobile qui caractérise le temps opératoire ramené aux limites de l’actuel, au temps mort décrit par Green. Je cite Green, qui parle parfois d’un meurtre du temps : «Il n’y a plus de pause, de soupir, qui viendrait s’intercaler dans le tissu d’une vie, plutôt une longue continuité uniforme et illimitée. » Ce qu’évoque Green, c’est une perte de cette rythmicité, marquée par le travail du négatif dans son vertex structurant, postulée par Smadja, dont l’argumentation sur la temporalité le conduit à l’hypothèse d’un «rythme individuel à l’intérieur d’un spectre que j’appellerai spectre du rythme qui comprend à l’un des pôles, un fonctionnement automatique et répétitif, et à l’autre pôle un fonctionnement programmatique ouvert sur un programme évolutif». In fine, nous dit Smadja, le moteur de la représentation dans le temps névrotique est la libido. Dans les organisations non névrotiques, marquées par un fonctionnement automatique et répétitif, ce ne serait plus le désir mais la destructivité qui serait le moteur du système représentationnel qui sous-tend la perception du temps. C’est-à-dire que ces aléas de la représentation du temps refléteraient «le primat pulsionnel qui l’organise». Ce qui m’amène directement à cette étude comparative de la pulsion de mort chez Marty et chez Green annoncée plus haut.
La pulsion de mort, chez Marty et chez Green
Dans son livre La Psychosomatique de l’adulte Pierre Marty ressaisit les grandes lignes de son interprétation du conflit pulsion de vie/pulsion de mort que Smadja nous rappelle dans un chapitre de son livre, via les notions de mouvements évolutifs (instinct de vie), et de mouvements contre-évolutifs (instinct de mort). Et Marty ajoutait :
«On rencontre un mouvement parallèle à celui de notre pensée avec André Green lorsque, dans une discussion psychanalytique sur la pulsion de mort, il met remarquablement en avant les notions de fonction objectalisante par liaison et de fonction désobjectalisante par déliaison.»
Quelques années après, André Green, réagira à cette remarque en évoquant la concordance de ses vues sur ce point avec celles de Pierre Marty :
« Il me semble que les idées que je défends ici (sur la pulsion de destruction) sont proches de celles de Pierre Marty. Il est remarquable que les tableaux cliniques que j’évoque se manifestent sous la forme d’une désorganisation progressive du fonctionnement somatique, qui serait la conséquence de ce travail de non-liaison ou de déliaison et, dans ma terminologie, de désobjectalisation.»
La manifestation clinique de cette fonction désobjectalisante de la pulsion de mort est le narcissisme négatif : «ce double sombre de l’Éros unitaire du narcissisme positif, qui tend vers l’inexistence, l’anesthésie, le vide, le blanc (catégorie du neutre), que ce blanc investisse l’affect (l’indifférence), la représentation (l’hallucination négative), la pensée (psychose blanche)».
Ce qui apparaît commun à ces deux auteurs, c’est avant tout l’importance qu’ils accordent au négatif, dans son vertex structurant comme dans son vertex déstructurant, et à la prise en compte d’une tendance autodestructrice et de son rôle décisif dans l’induction du vertex désorganisant de ce négatif. Ce qui leur est commun également, c’est l’idée que cette tendance autodestructrice ne s’exprimerait pas automatiquement, mais seulement dans certains moments d’activation, et en particulier dans des moments traumatiques induits par le débordement du psychisme par une excitation mettant en échec sa fonction intégratrice. Ces deux auteurs sont aussi d’accord pour étendre aux fonctions somatiques les effets des désorganisations induites dans le psychisme par cette activation des pulsions destructrices. Marty en a avancé une théorisation approfondie, en particulier dans son approche des notions de fixation-régression qu’il conçoit dans une extension «à toute l’échelle évolutive (aussi phylogénétique qu’ontogénétique, hérédité et croissance étant inclus)». Je ne peux ici qu’évoquer brièvement sans le développer les résonances de cette référence de Marty à l’articulation entre la phylogenèse et l’ontogenèse avec l’approche de Green des fantasmes originaires, qu’il conçoit comme des schèmes primordiaux innés. Dans sa conception, il ne s’agit pas d’une simple tendance, mais d’une virtualité structurelle, d’une «disposition à la réacquisition, dont l’actualisation par l’expérience individuelle a une valeur non pas simplement révélatrice, mais véritablement fondatrice». Il faut donc une rencontre avec l’expérience personnelle pour que ces «schèmes primordiaux innés se précipitent en scènes». Cette «précipitation» se réaliserait sur le plan de l’ontogenèse par l’organisation des fantasmes originaires de Castration, de Séduction, de Scène primitive, à laquelle répondrait l’élaboration des fantasmes des origines, théories sexuelles infantiles et roman familial sur le plan individuel, des mythes et des légendes sur le plan collectif. Mais ces fantasmes originaires, médiateurs à l’avènement de la structure œdipienne, datent dans l’œuvre de Freud de la première topique et de la première théorie des pulsions, et ne concernent que la sexualité et sa valeur organisatrice. En prenant en compte la dernière théorie des pulsions, Green propose d’adjoindre à ces «schèmes primordiaux» organisateurs de la sexualité, une autre série de schèmes primordiaux qui seraient à la base des désorganisations dues à la pulsion de mort.
Destructivité et pulsionnalisation des défenses du Moi
Malgré ces résonances entre ces deux auteurs, il existe des différences notables dans leurs conceptions de la destructivité. La pulsion de mort n’a chez Pierre Marty aucune indépendance en tant que force pulsionnelle. Elle est indissociablement liée à la pulsion de vie dont elle n’est que la figure inversée, comme le courant contre-évolutif n’est que la figure inversée du courant évolutif. Mais le point important est celui-ci : chez Marty, la pulsion de mort n’a pas la qualité d’une force de destruction. Green, pour sa part, conçoit la pulsion de mort comme une force de destruction, qui peut être activée défensivement dans certaines conjonctures traumatiques. Selon son hypothèse en effet, cette force destructrice peut être investie sur le mode d’un recours défensif actif contre la douleur traumatique induite par une marée montante de l’excitation, dans des moments où le sujet se trouve privé de moyens psychiques pour la vectoriser dans le champ représentationnel, c’est-à-dire pour la symboliser primairement et secondairement. Cette modalité défensive serait, je le cite, «une solution extrême de lutte contre l’envahissement par l’Autre, souhaité et redouté, que les états de fusion illustrent, le danger étant l’explosion et l’implosion, mutuellement catastrophique». Cette «pulsionnalisation des défenses du moi» (par les pulsions de destruction), qui constitue une véritable «perversion du moi inconscient», caractériserait les fonctionnements non névrotiques. La psychose en serait la forme extrême ce qu’il théorise dans sa notion de conjuration de l’objet, rappelée par Smadja. Mais cette modalité défensive paradoxale – paradoxale car elle «se rattache aux pulsions de destruction, les défenses supposées prévenir les effets de ces dernières se chargeant elles-mêmes par leur action de refus, d’un potentiel de néantisation qui rejoint ce contre quoi elles s’élèvent» – serait également en jeu dans les fonctionnements non névrotiques, mais de façon moins absolue que dans la psychose, car ces fonctionnements présentent toujours des oscillations déliaison-reliaison. Green a avancé la métapsychologie de cette modalité de défense paradoxale propre aux états limites dans le concept de désengagement subjectal, de fantasme de déliaison subjectale du moi. Par ce concept élaboré dans son étude sur le clivage, il rend compte d’une activité défensive qui réside dans une «dissociation entre le moi et le sujet, (où) c’est l’engagement à l’objet en passant par la pulsion qui se défait». Cette opération, qui conduit le Moi «à déconnecter en lui les assises de sa subjectivité», est à la source d’un syndrome de désertification psychique », dont le but serait in fine d’entretenir un compromis de survie.
États-limites et défenses opératoires
À ces considérations théoriques, répondent chez Green des notions cliniques propres au fonctionnement limite et dont l’étude comparative avec les défenses opératoires développées de façon approfondie par Smadja permet de différencier ces deux types de fonctionnement. J’en évoquerai deux qui sont spécifiques au fonctionnement limite et qu’on ne retrouve jamais chez le patient opératoire, privé de ces moyens de défenses psychiques du fait de la profondeur de la désorganisation induite par la dépression essentielle.
– la notion d’hallucination négative de la pensée et de la parole, à la source d’oublis massifs, que Green différencie des oublis induits par le refoulement.
– l’évitement associatif décrit par Green dans sa notion de position phobique centrale, qu’il considère comme une « disposition psychique de base qu’on rencontre souvent dans la cure des états limites ».
La tendance au désengagement subjectal qu’il a théorisée dans sa notion de déliaison subjectale se manifesterait en séance d’analyse par une «négativité qui se porte sur la parole analytique», et plus précisément par un «évitement associatif (qui) porte sur la fonction analytique elle-même, avec le désir d’échapper à l’investigation». En résulte un gel de l’association libre qui relève d’une défense qui utilise «la destructivité qui se porte de façon prévalente, prioritairement, sur le propre fonctionnement psychique du sujet». Cette défense est activée pour parer à une menace traumatique dont l’essence ne réside pas seulement dans «le risque du réveil d’un trauma marquant, mais dans la mise en rapport de lignées traumatiques, le réveil de l’un quelconque de ces traumas entrant en résonance amplificatrice avec d’autres». C’est le travail associatif lui-même, visée fondamentale de l’analyse, qui se trouverait porteur d’une menace traumatique. La visée dans de ces cas est d’entretenir un état qualifié de «non-vie» par une de mes patientes dont j’avais parlé au cours d’un colloque IPSO, «ce qui n’est pas pareil que la mort», avait-elle précisé.
Il nous faut remercier Claude Smadja pour ce livre dans lequel il relance de façon heuristique, rigoureuse et ouverte, des idées dont nous avions eu la primeur dans des exposés qu’il avait faits dans le séminaire IPSO que nous dirigeons lui et moi depuis 13 ans. Séminaire où il avait mis en travail des textes qui composent certains chapitres de son livre, et que j’avais eu le privilège de discuter. Enfin je remercie Ana de Staal d’avoir évoqué en page de garde mon livre Médecine et psychanalyse, qui doit beaucoup à ce séminaire et au travail commun que nous y menons.
Christian Delourmel
Psychanalyste, psychosomaticien
membre titulaire formateur de la Société psychanalytique de Paris (SPP), de l’Association psychanalytique internationale (API) et de l’Institut de psychosomatique Pierre-Marty (IPSO).






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