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Accepter Babel (1), ou les malheurs d’une traduction qui se voulait parfaite

Dernière mise à jour : sept. 12

Par Ana de Staal





"La Tour de Babel' (1594), van Valkenborch

Conférence sur la traduction française des Œuvres complètes de Freud, présentée au Colloque international des chercheurs en traduction, à la Casa Guilherme de Almeida, São Paulo, le 17/9/2017.



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Depuis le XIXe siècle (je pense à Schleiermacher, à Humboldt…), le statut de la traduction n’a cessé de progresser ; cela fait donc presque deux siècles que cette activité littéraire se constitue petit à petit comme une discipline à part entière, avec le développement de ses pratiques et d’une pensée théorique propres, avec l’évolution de la professionnalisation aussi, notamment grâce à la création d’associations de traducteurs, de diplômes littéraires spécifiques [1], etc.

Les traductions, la réflexion sur la traduction et l’impact des traductions sur la vie culturelle est aujourd’hui une donnée de travail essentielle aux sciences humaines. Antoine Berman, théoricien français de la traduction, spécialiste de l’allemand – il sera ici question de lui par la suite – disait que ce n’était plus envisageable aujourd’hui d’« écrire l’histoire de la pensée ou de la littérature sans tenir compte du rôle joué par les traducteurs ». Et c’est effectivement très inspirée par ce constat que, en mentionnant ce qui se passe dans le milieu éditorial français autour des traductions de psychanalyse, j’essaierai d’offrir deux ou trois éclairages sur ce qui se passe dans la psychanalyse française elle-même.


Mon exposé sera divisé en trois parties.


Dans la première partie, j’essaie d’offrir un témoignage très bref mais direct de la situation de la psychanalyse en France, en vous racontant ma propre activité d’éditrice et de traductrice de livres psychanalytiques à Paris ; l’état de la discipline aujourd’hui chez nous, nous le savons, n’est pas des plus brillantes… Or cette difficulté a des raisons diverses, mais, si nous empruntons le point de vue qui nous intéresse ici, à savoir le point de vue de traducteurs, on peut aussi légitimement se demander jusqu’à quel point la célèbre et néanmoins très mal aimée traduction des Œuvres complètes de Freud, dirigée par Jean Laplanche, a été un facteur important (ou un simple symptôme ?) de cette triste déliquescence. C’est en tout cas une hypothèse que j’avance, en soutenant que, par ses choix théoriques et sa méthode, cette traduction a opéré comme une sorte de confiscation de l’héritage freudien au profit de ses traducteurs-psychanalystes, qui du fait même de leur position de traducteurs de Freud – à un moment où les droits d’auteur n’étaient pas encore tombés dans le domaine public (ces traducteurs avaient donc le monopole du travail sur ces textes) – bénéficiaient d’une légitimité leur permettant d’exercer un pouvoir sans limites au sein des institutions psychanalytiques et dans les universités, mais aussi sur les textes même de Freud (pis, sur la langue même de Freud).


Dans la deuxième partie, je fais un bref rappel de la théorie d’Antoine Berman sur la traduction, une théorie qui était très en vogue à l’époque du début de la traduction des Œuvres complètes, et qui, selon moi, a fortement inspiré l’équipe de Laplanche (même si cette équipe se réfère avec beaucoup de condescendance à Berman, comme s’il était un théoricien intéressant mais assez secondaire par rapport à leurs propres trouvailles indispensables).


Une histoire de la traduction de Freud en français reste à faire, et cela nous aiderait peut-être à repenser la psychanalyse elle-même.

En troisième partie, enfin, je raconterai brièvement comment nous sommes arrivés à cette traduction française des Œuvres complètes, et j’exposerai certaines de ses conséquences pour notre travail de psychanalystes – tout en laissant clair, dès à présent, qu’une histoire de la traduction de Freud en France reste à faire, et que ce genre de travail nous aiderait peut-être à repenser notre psychanalyse contemporaine elle-même (dans la mesure où l’on peut dire que si toute génération a les traductions qu’elle mérite, les psychanalystes à venir ne méritent pas le châtiment de la traduction laplanchienne des Œuvres complètesde Freud – car elle fonctionnerait sinon comme une sorte de punition pour un péché originel devenu absolument incompréhensible).


Repenser cette traduction, ce serait alors non pas comme un deuxième « retour à Freud», comme l’avait voulu Lacan dans les années 1950 (j’évoquerai cet épisode vers la fin de ma conférence), mais véritablement comme une intégration du meilleur de la théorie freudienne dans l’opération même de traduction : la fin, en tout cas, de ce que j’appelle les « deuils orgueilleux », le dépassement de cette hubris, de cette démesure qui, dans le cas de la traduction qui nous intéresse, prétend à tout prix tout restituer, tout préserver de ce que l’on prend pour « la lettre de l’original » afin de compenser la terrible perte du père, la perte de Freud, la perte de Lacan, la perte de soi dans le vieillissement et la mort – et, surtout, la perte de l’unité primordiale de la langue idéale d’avant Babel (en termes psychanalytiques, et pour parler comme Joyce McDougall : la perte de la fusion primordiale).

Contextes

Donc. Si vous me permettez, j’aimerais commencer par poser un contexte de départ.

Je suis brésilienne née à São Paulo, élevée en grande partie à Rio, ayant fait des études universitaires à Paris. Je vis et je travaille à Paris depuis plus de trente ans ; c’est en France que j’ai aujourd’hui ma famille, mes enfants, mes petits-enfants et mon travail.

Je suis psychanalyste, mais aussi éditrice et traductrice. Depuis 2004, je dirige une collection de livres de psychanalyse aux Éditions d’Ithaque, à Paris – une maison d’édition spécialisée dans les sciences humaines.

Comme traductrice – et bien que je sois de langue maternelle brésilienne –, je pense avoir traduit en français une quantité de textes assez honorable. Des traductions de l’anglais, de l’italien, de l’espagnol ou du portugais, qui m’ont permis de faire découvrir aux Français un vaste chantier international de recherches cliniques et théoriques, dans un contexte où, loin de soupçonner l’existence de ces rivières souterraines de nouveaux travaux, les grandes maisons d’édition abandonnaient le terrain psychanalytique, n’hésitant pas à fermer leurs collections. Et c’est ainsi que, sous ma direction, Ithaque a publié en France, et y publie encore, les travaux d’auteurs comme W. R. Bion, Antonino Ferro, Thomas Ogden, Guiseppe Civitarese, Franco De Masi, Renato Mezan, Christopher Bollas, André Green (qui était égyptien établi à Paris et qui a souvent travaillé en anglais – et j’ai moi-même traduit quelques-uns de ses articles pour les publier en français) …

Il suffit d’entendre ces noms pour comprendre également à quel point cette collection a été, d’abord et avant tout, conçue comme un outil de travail au service de la littérature psychanalytique contemporaine. Car le fait est que, à Ithaque, je ne m’occupe pas des grands classiques de la psychanalyse. Vous vous doutez bien qu’au pays de Gallimard, des Puf et du Seuil ce genre de préoccupation avec la pérennité du patrimoine éditorial est parfaitement inutile. En revanche, comme il y a toujours très peu de monde pour explorer l’avenir – par exemple, les possibles grands textes de la psychanalyse du XXIe siècle –, je me suis dit qu’il y avait là un bon terrain à cultiver, et c’est ainsi qu’Ithaque est aujourd’hui une des seules maisons d’édition françaises véritablement spécialisée dans les textes de psychanalyse contemporaine, et peut-être la seule avec une forte activité de traduction dans la psychanalyse qui, en termes de quantité et de qualité, soit digne de ce nom [2].


Il n’existe pas aujourd’hui de modèle intellectuel et économique qui viabilise l’édition de psychanalyse en France.

Or, depuis au moins une bonne vingtaine d’années en France, qui dit « psychanalyse contemporaine », dit obligatoirement « traduction de textes ». Car la production locale pose problème. Bien qu’en quantité pléthorique (à force de colloques et de conférences vite retranscrites), elle est de qualité extrêmement pauvre, elle est peu créative, purement exégétique, plagiaire et auto-plagiaire, avec quelques rares – et d’autant plus très chères – exceptions.

Il y a quelques jours, un journaliste parisien m’interrogeait par écrit sur la situation de l’édition de psychanalyse chez nous. Permettez-moi de vous lire ma réponse, même si elle est un peu longue. Je lui ai dit : « Le livre de psychanalyse (en France, mais cela se voit aussi en Angleterre et en Italie) souffre avant tout de sa mauvaise qualité. Le narcissisme des auteurs d’une part, les exigences universitaires, d’autre part (le besoin coûte que coûte de rajouter des lignes dans son CV académique), ce sont là des facteurs qui poussent aux publications sans intérêt théorique ou bibliographique, sans le moindre soin éditorial, et qui ne font qu’aggraver la disqualification d’une psychanalyse déjà mise en cause par les sciences cognitives et autres techniques thérapeutiques plus ou moins brèves. Mis à part quelques rares collections exceptionnelles (parmi lesquelles celle d’Ithaque), et l’exploitation d’un fonds d’ouvrages classiques (Freud, Ferenczi, Winnicott) par les grandes maisons d’édition, il n’existe pas aujourd’hui de modèle intellectuel (absence de tout débat véritablement critique) et économique (manque d’intérêt des lecteurs) qui viabilise l’édition de la psychanalyse en France. 

Voilà la situation, tout à fait paradoxale : de plus en plus d’“auteurs psy” publient de plus en plus de “livres psy” – le moindre colloque, la moindre conférence, le moindre travail de groupe est immédiatement envoyé sous presse pour être mis à la disposition d’un public… qui ne les achète pas. C’est ainsi qu’on se retrouve, dans les rayons des libraires, avec une littérature psychanalytique quantitativement foisonnante et qualitativement indigente : mauvais papier, mauvaise qualité d’impression, manque d’originalité graphique, mais surtout des ouvrages laids, bourrés de fautes typographiques, souvent au contenu peu fiable, bâclé, construit à partir d’un copier-coller de conférences mal rédigées, sans apparats scientifiques et aux bibliographies datant des années 1990 pour les plus up-to-date… »

Vous voyez bien que le tableau est sombre… C’est comme ça. Il est vrai que nous avons aujourd’hui une production – théorique et clinique – qui reflète sans aucun doute une crise importante au sein de la psychanalyse française, voire de la psychanalyse tout court…

La production psychanalytique française n’ayant donc pas grand intérêt car peu novatrice (et étant plutôt attelée, dans sa déchéance, au modèle éditorial des publications à compte d’auteur), c’est tout naturellement que ma collection s’est tournée vers d’autres pays et d’autres langues, à la recherche d’une nourriture intellectuelle disons moins réchauffée, plus risquée… Or un des résultats intéressants de cette démarche éditoriale, c’est que, sans faire exprès et par un fort effet de contraste, ce projet d’Ithaque a soudain rendu visible, tangible même, non seulement ces carences éditoriale